Médicalisation extrême : une autre gestion des risques

Adecco Médical assure le soutien médical de missions d’explorations polaires. Dans ces conditions il faut souvent plus de cinq jours pour évacuer un patient vers une structure hospitalière. Ce délai impacte radicalement la stratégie diagnostique et thérapeutique sur ces sites isolés.

Bien que les moyens médicaux locaux soient renforcés, incluant radiologie numérique, échographie, automates de laboratoire, les médecins urgentistes et infirmiers ne peuvent être omniscient et réaliser tous les gestes techniques de spécialistes qui permettent de régler une situation critique.

Prenons l’exemple d’une épistaxis, il arrive que malgré les tamponnements elle ne puisse être contrôlée sans la réponse graduée et spécialisée (cautérisation voire embolisation) disponible à l’hôpital. Sur site isolé en cinq jours un saignement continu du nez, ou digestif, peut ainsi avoir une évolution fatale. C’est pour prévenir ce type de complications de saignement modérés tout autant que la prise en charge d’hémorragies aigues, que nous avons mis en place une capacité de transfusion de sang frais total. Dans ces circonstances de péril immédiat, où une banque de sang ne peut être entretenue, le ratio bénéfice-risque de la transfusion de produits sanguins non certifiés est positif : transfuser ou mourir, nous préférons un risque virtuel (transmission d’une infection) à un risque réel (mort imminente par déglobulisation).

L’approche diagnostique en environnement isolé obéit à une stratégie thérapeutique différente, moins « économique » que les recommandations des hautes autorités de santé. Ainsi les médecins sont encouragés à largement avoir recours aux outils de diagnostic dans le but d’anticiper ou d’éviter des complications de pathologies relativement bénignes ou de diagnostiquer le plus précocement des pathologies graves initialement pauci symptomatique. Ainsi un accès fébrile isolé qui pourrait communément être étiqueté syndrome pseudo grippal et aurait été traité en ville symptomatiquement avec pour consignes de revenir dans les 48 heures en l’absence d’amélioration, bénéficiera précocement d’un bilan sanguin complet. Cette approche « over Kill » qui n’entraîne pas de risques supplémentaires pour le patient permettra de détecter plus précocement des signes de gravité ou d’affiner un diagnostic.

L’équipe médicale dans cet environnement est donc confrontée à une majoration du risque d’échappement aux moyens thérapeutiques disponibles sur place que connaissent les praticiens de montagne, de zone rurale, de navires… La caractéristique de cette pratique est qu’une situation simple peut rapidement devenir catastrophique par insuffisance quantitative (épuisement des stocks de consommables médicaux ou d’oxygène) ou qualitative (absence d’un savoir-faire, d’un matériel ou d’une thérapie non substituable) imposant une anticipation maximale.

Dans notre monde où le principe de précaution est érigé en dogme, la pratique médicale en isolement extrême, « sans filet » ou presque, impose un engagement, un niveau de responsabilité, une prise de risque auxquels le cadre sociétal du territoire métropolitain ne nous habitue pas et qui est ici imposé par l’environnement.

Les pôles sont une frontière qui bénéficie d’un regain d’intérêt, commercial, scientifique, touristique et le corps médical participe activement à cette Aventure.

Dr Bruno Sicard, directeur Médical-Scientifique